L'actualité de la course

Un labo embarqué pour étudier le sommeil

Un labo embarqué pour étudier le sommeil

Le sommeil à bord des bateaux de course est un sujet qui fascine, mais qui reste mystérieux. Romain Rossi et Rémy Hurdiel (photo), skippers de BigSleepData (Class40), vont profiter de la prochaine édition de la Transat Jacques Vabre Normandie Le Havre pour réaliser une étude scientifique du sommeil, de la fatigue, du stress. Avec l'ambition d'en tirer des conclusions pour le plus grand nombre.

En mer, à bord d'un bateau engagé sur une course au large, oubliez votre nuit de 8 heures. Oubliez aussi votre confort de sommeil, votre lit, votre oreiller. Oubliez, en fait, la façon dont vous dormez à terre. Au départ d'une transatlantique, vous partez pour deux, trois, quatre semaines de sommeil polyphasique. Autrement dit, du sommeil fractionné, dont l'objectif est de dormir régulièrement mais pas longtemps. Des siestes de 30 minutes, 1 heure voire 1 heure 30, pour essayer de cumuler un total de 5 ou 6 heures sur une journée de 24 heures. De quoi remettre en perspective nos insomnies de terriens. Pourtant, c'est une réalité, on dit qu'un Français sur deux souffre de "mal-dormir", avec des impacts non-négligeables. "Qu'il soit la cause ou la conséquence de problèmes de santé, le sommeil est au carrefour de tout un tas de facteurs, la fatigue, le stress, l'humeur, la peur", décrypte Rémy Hurdiel. Il sera au départ de la prochaine Transat Jacques Vabre, mais il est aussi enseignant chercheur à l'université Littoral Côte d'Opale de Dunkerque, maître de conférences en science du sport, spécialisé depuis 15 ans dans l'étude du sommeil dans des conditions extrêmes.

Passionné de voile mais jusque-là habitué à d'autres supports en compétition (voile légère puis J80, avec une 6ème place aux championnats du monde 2015 à la clé), Rémy Hurdiel saute le pas en 2021. "J'ai 43 ans, et il y a un truc qu'il faut faire dans sa vie, c'est une transatlantique en course !" Son expertise du sommeil l'amène à accompagner de nombreux sportifs, notamment skippers, notamment nordistes. C'est ainsi qu'il a croisé sur sa route le Lillois Romain Rossi, 40 ans, ancien salarié de l'industrie agroalimentaire devenu navigateur ces dernières années. "En 2018, mon partenaire Sport Business Group m'a mis à disposition tout un panel de coachs pour atteindre le haut niveau requis pour se lancer en Class40, et il y avait Rémy dans cette équipe", raconte Romain. Le scientifique avait alors pour ambition d'équiper un bateau de course et d'en faire un terrain de recherches. "On en a discuté un soir, et le lendemain c'était fait."

L'expérience mise en place cette année par le duo à bord de BigSleepData permettra de mieux connaître et comprendre le sommeil des marins... mais pas seulement. "Je veux me servir du modèle sportif pour pouvoir aider les gens qui ont des problèmes de sommeil. Ce bateau sera une plateforme d'éducation à la santé, qui n'aura un intérêt que si on fait redescendre notre étude au terrain, dans les entreprises qui auront fait le choix de nous accompagner, mais aussi au plus grand nombre." Rémy Hurdiel poursuit l'explication de sa démarche : "Le fait de participer à une aventure extrême amplifie les phénomènes, notre fatigue sera beaucoup plus visible qu'à terre".

Des mesures de sommeil, mais aussi d'hormones, d'humeur...

La problématique du sommeil, en l'occurrence en mer, ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier. Au début des années 2000, Rémy Hurdiel avait déjà été sollicité par Joé Seeten, un autre navigateur du Nord, qui cherchait des réponses à ce sujet dans le cadre de ses projets Vendée Globe. Sur l'édition 2012, c'est François Gabart qui avait sollicité ses services. L'hiver dernier, sur le Vendée Globe 2020, Rémy a travaillé avec Thomas Ruyant, pendant qu'Alex Thomson, le Britannique, tentait une première expérience de "lab" à bord de son Hugo Boss hyperconnecté. Une expérience pas aboutie selon Rémy Hurdiel, tout simplement parce que "la mer est l'un des deux endroits, avec l'espace, où il est compliqué de mesurer le sommeil". Et la base de toute étude scientifique, c'est avant tout la collecte de données. En 20 ans, la voile s'est professionnalisée, mais la demande en la matière est toujours d'actualité. "Normalement, dans le sport de haut niveau, tu ne pars pas avec des incertitudes. Notre objectif, c'est de tester ces incertitudes sur nous-mêmes, pour ensuite donner des clés aux professionnels", développe le skipper-chercheur.

D'ici quelques mois, Rémy et Romain espèrent apporter des éléments de réponses aux "questions que tout le monde se pose" sur le sommeil des marins. "En réalité, la question n'est pas tant de savoir comment on fait pour dormir, poursuit Romain Rossi, quand on est fatigués à ce point, si on va dormir, on dort... En revanche, puisque cette fatigue est inévitable, la question est de savoir quand doit-on dormir, comment doit-on gérer cette fatigue dans le temps, comment éviter de passer la ligne rouge etc. Le manque de sommeil se transforme vite en manque de discernement, sur son état de santé." Son partenaire Rémy reprend : "Personne ne sait quelle stratégie est la meilleure. J'ai observé beaucoup de gens, j'ai un avis sur la question, mais c'est de la théorie. Le scientifique que je suis ne croit que ce qu'il voit, et aujourd'hui je ne comprends pas encore tout à fait comment l'être humain s'adapte à ces conditions, je suis émerveillé par ceux qui partent pour un tour du monde en solitaire en course." En novembre, il passera de la théorie à la pratique, sur une course transatlantique.

La Transat Jacques Vabre Normandie Le Havre est une opportunité idoine d'expérimentation, pour le projet BigSleepData. "La course en solo ne serait pas appropriée du tout, confirme Romain Rossi, je penserais d'abord à la course avant le programme de recherche. A deux, c'est optimal." Concrètement, l'équipage nordiste embarquera des capteurs et une solution logicielle. Ce protocole, encore à définir dans le détail, enregistrera toutes leurs phases de sommeil, base de leur étude. A ces mesures, ils ajouteront d'autres données objectives (sur les hormones ou les défenses immunitaires par exemple) et subjectives (leur anxiété, leur humeur etc). "On veut être totalement transparents, que les gens puissent s'identifier : la vie de tous les jours, ce n'est pas d'être en forme tous les jours. On va reproduire, sur un bateau Class40, une micro-société", se réjouit Rémy Hurdiel. Avec quel impact sur la performance ? Le duo ne se fixe pas d'autre objectif sportif que de terminer la course. Romain Rossi détaille : "Traverser l'Atlantique en course pour la première fois, pour nous deux, c'est déjà un défi. On ajoute un gros défi supplémentaire, celui d'embarquer un laboratoire de recherche". Un défi qui implique aussi du poids et de la consommation d'énergie. Mais, à la clé, une belle promesse. Celle que Rémy puisse offrir à Romain un programme de sommeil sur-mesure en vue de sa saison 2022 en solo. Et, surtout, celle que BigSleepData nous apporte des réponses, à nous, terriens souvent fatigués.

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